Les opérations de restructuration d'entreprises - apport partiel d'actif, fusion et scission - sont des mécanismes juridiques essentiels pour réorganiser, développer ou simplifier les activités. Pourtant, leurs différences fondamentales restent souvent mal comprises des entrepreneurs et des dirigeants.
Cet article vous guide à travers ces trois opérations, leurs régimes juridiques et fiscaux distincts, et surtout, le rôle crucial du commissaire aux apports ou du commissaire à la fusion dans chacune d'elles.
Comprendre les trois opérations de restructuration
Apport partiel d'actif : transfert ciblé d'activité
L'apport partiel d'actif (APA) consiste à transférer une branche d'activité complète ou une partie de l'actif d'une entreprise vers une autre société existante ou nouvelle, en contrepartie de l'attribution d'actions ou de parts sociales.
Caractéristiques clés :
- Opération civile : simple transfert de patrimoine
- Donneur d'apport : conserve sa personnalité juridique et continue son existence
- Continuité partielle : une partie seulement de l'activité change de structure
- Contrepartie : actions ou parts de la société bénéficiaire
L'APA ne produit pas les effets de rétroactivité caractéristiques des fusions. Elle est régie par le Code du commerce (articles L. 210-7 et suivants).
Fusion : absorption intégrale d'une ou plusieurs sociétés
La fusion est une opération par laquelle deux ou plusieurs sociétés réunissent leur patrimoine pour former une seule entité. Elle existe en deux formes :
- Fusion-absorption : une société (absorbante) reçoit l'intégralité du patrimoine d'une ou plusieurs autres (absorbées), qui disparaissent
- Fusion-création : plusieurs sociétés se réunissent pour former une nouvelle société
Caractéristiques essentielles :
- Transmission universelle : tous les biens, droits et obligations se transmettent de plein droit
- Rétroactivité : effet rétroactif au jour fixé par le traité de fusion
- Disparition : la société absorbée perd sa personnalité juridique
- Continuité de l'exploitation : aucune interruption d'activité
Scission : démembrement d'une société
La scission est l'opération inverse de la fusion. Elle consiste à transférer l'intégralité du patrimoine d'une société vers deux ou plusieurs autres sociétés existantes ou nouvelles.
Formes principales :
- Scission stricto sensu : transfert de tout l'actif vers plusieurs bénéficiaires
- Scission-partage : répartition d'actifs selon des proportions définies
Caractéristiques distinctives :
- Transmission universelle : comme la fusion, rétroactivité et transmission de plein droit
- Éclatement : la société scindée perd sa personnalité juridique
- Multiples bénéficiaires : au moins deux sociétés reçoivent une partie du patrimoine
Tableau comparatif des trois opérations
Régimes fiscal et juridique des trois opérations
Apport partiel d'actif : régime de faveur et imposition
En matière fiscale, l'APA bénéficie généralement du régime de faveur des articles 210 et 210-0 A du Code général des impôts permettant de :
- Reporter les plus-values latentes sur les éléments d'actif
- Reconduire le régime d'amortissement antérieur
- Éviter le redressement immédiat des réserves
Sur le plan juridique, l'APA exige :
- Un contrat d'apport précisant les éléments transférés
- Une évaluation des apports (par expert indépendant ou commissaire)
- L'insertion du rapport du commissaire aux apports à titre obligatoire dans certains cas
- La signature du donneur et du bénéficiaire
Fusion : régime de faveur et formalisme renforcé
La fusion bénéficie du régime de faveur de l'article 210-0 A du CGI, permettant la non-imposition des plus-values inhérentes au transfert.
Le formalisme comprend :
- Traité de fusion : document contractuel fondamental
- Rapports des commissaires (fusion et apports le cas échéant)
- Assemblées générales extraordinaires dans chaque société
- Dépôt légal au greffe du tribunal de commerce
- Publication au JAC (Journal d'annonces civiles)
- Transfert des contrats (clients, fournisseurs)
Scission : régime spécifique et transmission universelle
La scission bénéficie également du régime de faveur, mais avec des spécificités :
- Régime hors régime possible (imposition immédiate des plus-values) pour optimiser fiscal
- Regroupement de créanciers : chaque bénéficiaire peut être responsable solidaire des dettes
- Formalisme identique à la fusion
Rôle du commissaire aux apports et du commissaire à la fusion
Commissaire aux apports : mission générale
Le commissaire aux apports intervient dans les trois opérations pour évaluer les éléments d'actif apportés. Ses missions principales incluent l'évaluation des apports (déterminer la valeur réelle des éléments transférés, examiner les méthodes d'évaluation retenues, rédiger un rapport accessible à tous les associés), le contrôle de la sincérité (vérifier que l'évaluation ne cache pas une intention frauduleuse, s'assurer que les apports ne sont pas surévalués) et la rédaction d'un rapport écrit obligatoire soumis aux assemblées générales et publié au greffe dans les fusions et scissions.
Commissaire aux apports dans l'APA
Dans un apport partiel d'actif :
- Obligation légale sauf si tous les apports sont des apports en numéraire (très rare)
- Évaluation focalisée sur les éléments transférés (bien immobilier, brevets, stocks, etc.)
- Rapport simplifié pour certains APA de faible montant
- Délai : rapport remis au minimum 10 jours avant l'AG
Commissaire à la fusion et apports en fusion
Dans une fusion, le commissaire aux apports intervient uniquement si des apports autres que numéraires sont évalués ou si un apport est considéré comme "majeur" (> à 10 % du capital).
Un commissaire à la fusion distinct peut être désigné pour examiner la parité d'échange, évaluer le bien-fondé de la fusion, vérifier le respect des formalités et contrôler l'équité de la transaction pour tous les actionnaires.
Commissaire à la scission
En scission, les commissaires aux apports interviennent pour évaluer les éléments d'actif transférés à chaque bénéficiaire, vérifier la répartition équitable des actifs et passifs, s'assurer que chaque bénéficiaire reçoit une quote-part justifiée du patrimoine, et examiner le traitement des dettes et engagements.
Régime des scissions : scission « en régime » vs « hors régime »
Scission en régime de faveur
La scission en régime permet la non-imposition des plus-values au titre de la transmission universelle, la reconduction des régimes d'amortissement et des provisions, et une neutralité fiscale globale pour l'opération.
Conditions requises : transfert de branche d'activité complète, respect des formalités légales et fiscales, dépôt d'une déclaration spécifique auprès de l'administration fiscale.
Scission hors régime
La scission hors régime implique l'imposition immédiate des plus-values sur les éléments transférés et la perte du droit au report des amortissements, mais peut être avantageuse dans certains cas de déficits ou pour restructuration comptable. Elle permet de nettoyer des bilans ou de repartir de zéro sur le plan fiscal.
Étude de cas pratique
Situation : Groupe Alpha souhaite transférer sa division Logistique (exploitation de 5 entrepôts) à une nouvelle filiale Beta.
Analyse :
- Si APA : seule la division Logistique est transférée, Alpha continue d'exister pour ses autres activités → commissaire aux apports obligatoire → allègement des formalités → rapidité d'exécution
- Si fusion (Alpha + Beta) : impossible car Beta est nouvelle → créer Beta en APA, ou fusion-création pour regrouper plusieurs sociétés existantes
- Si scission : Alpha disparaît, ses différentes divisions vont à plusieurs bénéficiaires → commissaires aux apports pour chaque branche → transmission universelle → gestion complexe des dettes
Choix optimal : APA est ici préférable pour sa rapidité et sa simplicité.
Conclusion : Choisir la bonne opération de restructuration
Le choix entre APA, fusion et scission dépend de :
- votre objectif (transfert partiel ou intégral)
- votre urgence (délai de réalisation acceptable
- votre structure (combien de sociétés cibles)
- votre optimisation fiscale (quel régime choisir)
- et vos associés (faut-il désigner des commissaires)
Le commissaire aux apports est votre garant de sincérité et de protection. Son rapport indépendant rassure tous les associés sur la valeur réelle des éléments transférés.


