Publié le
25 Mar 2026
Mali de fusion et boni de fusion :

comprendre le traitement comptable

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Le mali et le boni de fusion révèlent la qualité de l’évaluation réalisée : comprendre leur traitement comptable est indispensable pour piloter sereinement une opération de fusion-absorption.

Sommaire

Introduction

Lors d'une fusion, la société absorbante reçoit le patrimoine de la société absorbée en contrepartie de l'émission de nouveaux titres (ou du versement d'une prime en numéraire). Mais un décalage intéressant apparaît souvent : la valeur comptable des titres annulés (actions de la société absorbée rachetées et éliminées) ne correspond pas exactement à la valeur comptable des actifs reçus.

Ce décalage génère un mali de fusion (perte comptable) ou un boni de fusion (gain comptable). Ces deux notions sont essentielles pour comptabiliser correctement la fusion et comprendre ce qui s'est réellement passé.

Cet article vous explique ces deux concepts, comment les distinguer du « mali technique », et comment les traiter selon les normes comptables applicables en France.

Définitions fondamentales

Boni de fusion : gain comptable issu de la fusion

Définition : le boni de fusion est la différence positive qui apparaît quand la valeur comptable de l'actif net reçu dépasse la valeur comptable des titres annulés (actions de la société absorbée).

Formule :

Boni de fusion = Actif net reçu (après fusion) − Valeur nette comptable des titres annulés

Exemple simple :

La société Alpha fusionne avec Beta. Avant fusion :

Bilan de Beta (absorbée) :

  • Actif : 100
  • Passif : 40
  • Capitaux propres : 60 (Capital : 30 / Réserves : 30)

Titre de Beta en bilan d'Alpha : Actions Beta en portefeuille d'Alpha valorisées à 40

Après fusion, l'absorbante reçoit :

  • Actif de Beta : 100 / Passif de Beta : 40 / Actif net reçu : 60

Calcul du boni : Actif net reçu : 60 − Valeur nette des titres annulés : 40 = Boni de fusion : 20

Interprétation : Alpha a payé ses titres 40 mais reçoit un actif net valant réellement 60. Gain comptable de 20.

Mali de fusion : perte comptable issu de la fusion

Définition : le mali de fusion est la différence négative qui apparaît quand la valeur comptable de l'actif net reçu est inférieure à la valeur comptable des titres annulés.

Formule :

Mali de fusion = Actif net reçu (après fusion) − Valeur nette comptable des titres annulés = Négatif

Exemple inverse :

La société Alpha absorbe Delta. Avant fusion :

Bilan de Delta (absorbée) :

  • Actif : 80 / Passif : 50 / Capitaux propres : 30

Titres de Delta en bilan d'Alpha : Actions Delta valorisées à 50

Après fusion, l'absorbante reçoit :

  • Actif net de Delta : 80 − 50 = 30

Calcul du mali : Actif net reçu : 30 − Valeur nette des titres annulés : 50 = Mali de fusion : −20

Interprétation : Alpha a payé ses titres 50 mais reçoit un actif net ne valant que 30. Perte comptable de 20.

Distinction critique : mali technique vs vrai mali

Cette distinction est fondamentale car elle change le traitement comptable.

Mali technique : c'est un mali apparent, dû à la différence entre la valeur comptable et la valeur réelle de l'actif reçu.

Causes classiques :

  • L'actif reçu est sous-évalué au bilan (immobiliers, stocks, brevets)
  • Les titres absorbés ont été comptabilisés à une valeur gonflée (surévaluation à l'acquisition)
  • Différence d'outil de contrôle comptable (normes IFRS vs normes françaises)

Exemple : Alpha absorbe Epsilon. Immeubles au bilan : 100 / Valeur réelle de marché (expert) : 150 / Sous-évaluation : 50. Si Alpha a payé ses titres 100 (prix de marché), mais reçoit un immobilier comptabilisé à 100 (alors que sa vraie valeur est 150), il y a un mali apparent de 0, mais un boni réel de 50 (dû à la sous-évaluation comptable).

Vrai mali : c'est un mali réel, dû à une perte effective de valeur ou à une surévaluation des titres payés.

Causes :

  • La société absorbée a des problèmes (dettes cachées, actifs non productifs)
  • Overpayment : prix payé des titres > valeur réelle de la société
  • Découverte post-acquisition de passifs importants

Exemple : Alpha achète les titres de Zeta pour 100 (prix de marché). Bilan de Zeta : Actif : 150 / Passif comptable : 40 / Passif réel (dettes cachées) : 90 / Actif net réel : 60. Mali réel : Alpha a payé 100 pour une valeur réelle de 60 = mali de 40.

Tableau comparatif : Mali technique vs Vrai Mali

Critère Mali Technique Vrai Mali
Cause Sous-évaluation comptable Perte réelle / surévaluation titres
Nature Écart d'évaluation Perte économique
Élimination possible Oui, par remontée d'évaluations Non, perte définitive
Traitement comptable Écart d'évaluation (actif) Résultat extraordinaire / amortissable
Impact résultat Différé (via amortissements) Immédiat ou différé selon méthode
Exemple type Immeuble à 100 comptable, 150 marché Paiement 100 pour valeur réelle 60

Régime comptable : norme CRC 2004-01

Cadre légal français

Le traitement comptable des fusions en France est régi par le Règlement du Comité de la Réglementation Comptable n° 2004-01, complété par l'avis CNC.

Ce régime s'applique à toutes les sociétés relevant de la loi de 1966 (SA, SARL, SCS, EURL, etc.) et s'aligne progressivement sur les normes IFRS pour les grands groupes.

Méthode d'acquisition (intégration globale)

La méthode standard de comptabilisation d'une fusion est l'intégration globale (ou consolidation par intégration complète). Elle s'applique quand :

  • La fusion est une intégration à 100 % (absorption totale)
  • L'absorbante obtient le contrôle intégral de l'absorbée
  • Il n'y a pas de contrôle conjoint ou associé
  1. Reprise à la valeur comptable des titres
    • Les titres de l'absorbée sont éliminés
    • Ils sont remplacés par les actifs nets qu'ils représentent (valeur comptable)
  2. Élimination réciproque : écriture de fusion qui crédite le compte « Titres absorbés » (disparaissent), débite les comptes d'actifs reçus, crédite les comptes de passifs reçus, débite/crédite un compte de différence (boni ou mali)
  3. Calcul du boni/mali à l'intégration

Traitement du boni :

  • Si c'est un boni technique (écart d'évaluation) : amortissement ou reprise progressive, selon la nature de l'actif
  • Si c'est un vrai boni (gain anormal) : peut rester en réserve ou être amorti à titre de prudence

Exemple chiffré de boni : Alpha absorbe Beta — Actifs reçus : 500 / Passifs reçus : 300 / Actif net reçu : 200 / Valeur comptable des titres annulés : 150 / Différence : Boni de 50

Traitement du mali :

  • Si mali technique : amortissement sur la durée de vie utile des actifs sous-évalués
  • Si vrai mali : amortissement obligatoire sur 5 ans (prudence), sauf justification d'une période plus longue
  • Possibilité de test de dépréciation si indice de dépréciation supplémentaire

Exemple chiffré de mali : Alpha absorbe Gamma — Actifs reçus : 400 / Passifs reçus : 250 / Actif net reçu : 150 / Valeur comptable des titres annulés : 200 / Différence : Mali de −50

Amortissement du mali : cas pratique complet

Mali technique (machine industrielle) :

  • Titre absorbé : 100 / Actif net reçu : 90 / Mali initial : −10
  • Durée restante de la machine : 5 ans / Amortissement additionnel par an : 10 / 5 = 2
  • Après 5 ans : mali totalement amorti, machine à sa vraie valeur

Vrai mali (entreprise en difficulté) :

  • Titre absorbé : 200 / Actif net reçu : 150 / Mali initial : −50
  • Mali amorti sur 5 ans (standard de prudence) / Amortissement annuel : 50 / 5 = 10
  • Impact résultat : −10 € chaque année pendant 5 ans / Après 5 ans : mali éliminé, mais 50 € de charge au résultat

Exemple chiffré complet : cas concret de fusion avec mali et boni

Contexte

Société Alpha (absorbante) fusionne avec Beta (absorbée).

Bilan de Beta avant fusion (simplifié) :

Actif Montant Passif Montant
Immeubles 400 Dettes fournisseurs 150
Machines 300 Dettes bancaires 100
Stocks 100 Capitaux propres 550
Disponibilités 50 Total 800
Total 850

Actif net de Beta = 850 − 300 = 550 / Actions Beta au bilan d'Alpha : 450 (valeur comptable)

Expertise externe :

  • Immeubles (comptable 400) : valeur réelle 500 (sous-évalués de 100)
  • Machines (comptable 300) : valeur réelle 250 (surévalu de 50)
  • Stocks (comptable 100) : valeur réelle 100 (juste)
  • Dettes réelles découvertes : dettes cachées de 30 (impayées, oubliées)

Calcul du Mali technique et du Vrai Mali

Actif net reçu (valeurs comptables) : Immeubles 400 + Machines 300 + Stocks 100 + Disponibilités 50 = Total actif 850

Passif reçu : Dettes fournisseurs 150 + Dettes bancaires 100 + Dettes cachées découvertes 30 = Total passif 280

Actif net réel reçu = 850 − 280 = 570 / Valeur comptable titres annulés : 450 / Résultat = 570 − 450 = +120 (boni)

Décomposition du résultat

Élément Comptable Réel Écart Nature
Immeubles 400 500 +100 Sous-évaluation (mali technique)
Machines 300 250 −50 Surévalu (mali technique)
Stocks 100 100 0 Juste
Actif net 570 570 0 Net : les écarts se compensent

Résultat :

  • Mali technique sur immeubles : −100 (sous-évalué)
  • Mali technique sur machines : +50 (surévalué)
  • Net des malis techniques : −50
  • Boni réel = Actif net reçu − titres = 570 − 450 = +120
  • Après ajustement pour mali technique sur immeubles : 120 − 100 = 20 boni net

Suivi en années N+1, N+2, N+3 (amortissement du mali technique)

Le mali technique de 100 sur les immeubles s'amortit sur leur durée :

  • Durée restante estimée : 20 ans / Amortissement annuel du mali : 100 / 20 = 5
  • Après 20 ans : mali technique complètement amorti
  • Le coût d'amortissement ajouté aux charges : 5 × 20 = 100 au total

Bilan au bilan N+1 d'Alpha :

  • Mali technique restant : 100 − 5 = 95
  • Boni net en réserves : 20 (inchangé, pas d'amortissement)
  • Impact sur résultat N : −5 (charge d'amortissement du mali)

Cas particulier : mali et boni dans les comptes consolidés

Approche IFRS (pour groupe consolidé)

Dans les comptes consolidés selon les IFRS :

  1. Écart d'acquisition (goodwill) = Prix payé − Actif net reçu (à la juste valeur)
    • Boni IFRS = moins-value de goodwill (rarement)
    • Mali IFRS = goodwill positif (cas normal)
  2. Réévaluation à la juste valeur obligatoire de tous les actifs
    • Sous-évaluations comptabilisées immédiatement
    • Différence de juste valeur vs comptable = écart d'acquisition
  3. Test de dépréciation annuel du goodwill
    • Impairment test si indice de dépréciation
    • Amortissement du goodwill selon normes du groupe

Approche française (comptes sociaux)

  • Mali/boni calculés sur la base des valeurs comptables (pas réévaluation à la juste valeur)
  • Plus conservatrice que les IFRS
  • Provision pour dépréciation possible si risque identifié

Bonnes pratiques et points clés de vigilance

Pour les dirigeants/experts

  1. Analyser l'écart d'évaluation
    • Distinguer mali technique du vrai mali
    • Identifier les actifs sous-évalués/surévalu
    • Documenter les justifications
  2. Documenter le boni/mali
    • Rapport du commissaire aux apports : analyse des différences
    • Supporting schedule : détail du calcul
    • Justifications des durées d'amortissement du mali
  3. Sécuriser la comptabilisation
    • Écriture de fusion complète et tracée
    • Contrôle interne : recalcul du boni/mali
    • Revue par audit externe (si applicable)
  4. Optimiser fiscalement
    • Mali amortissable : peut générer une économie d'impôt (charge déductible)
    • Boni : pas d'impact fiscal en année de fusion (report en réserves)
    • Consultation fiscaliste : régime de la fusion appliqué ?

Pour le commissaire aux apports

  1. Évaluation des actifs reçus
    • Comparaison valeur comptable vs juste valeur
    • Identification des sous-évaluations
    • Évaluation des passifs (notamment dettes cachées)
  2. Analyse du bien-fondé
    • Justifier le prix payé des titres
    • Alerte si mali excessif (possible surévaluation)
    • Alerte si boni anormal (possible sous-évaluation d'actifs)
  3. Rapport du commissaire
    • Détail des écarts d'évaluation identifiés
    • Justification de chaque boni/mali
    • Recommandations pour amortissement du mali

Conclusion : Mali et boni, révélateurs de valeur

Le mali et le boni de fusion ne sont pas des chiffres abstraits. Ce sont des indicateurs clés de la qualité de l'évaluation :

  • Boni important : peut indiquer une sous-évaluation des actifs reçus (opportunité d'amélioration du bilan)
  • Mali important : peut indiquer un overpayment ou des problèmes cachés découverts après fusion (attention : impact sur résultat)
  • Mali technique vs vrai mali : distinction cruciale pour comprendre ce qui s'est vraiment passé

Un commissaire aux apports rigoureux analyse ces écarts et documente le bien-fondé de l'opération. C'est votre protection contre les mauvaises surprises post-fusion.

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